L’Iliade ou le poème de la force (French Edition)
Kindle Highlights
Dès lors ils vont au-delà de la force dont ils disposent.
Je suis à tes genoux, Achille ; aie égard à moi, aie pitié
Néanmoins l’âme soumise à la guerre crie vers la délivrance
Aussi sans répit je te pleure, toi qui as toujours été doux.
Ainsi je suis pour toi un hôte aimé au sein d’Argos… Évitons les lances l’un de l’autre, et même dans la mêlée.
Thersite paie cher des paroles pourtant parfaitement raisonnables, et qui ressemblent à celles que prononce Achille.
Il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter.
Son âme hors de ses membres s’envola, s’en alla chez Hadès, Pleurant sur son destin, quittant sa virilité et sa jeunesse.
les vainqueurs et les vaincus frères dans la même misère. Le vaincu est une cause de malheur pour le vainqueur comme le vainqueur pour le vaincu.
Toute l’Iliade est sous l’ombre du malheur le plus grand qui soit parmi les hommes, la destruction d’une cité. Ce malheur n’apparaîtrait pas plus déchirant si le poète était né à Troie.
Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte.
Rien ne me vaut la vie, même tous les biens qu’on dit Que contient Ilion, la cité si prospère… Car on peut conquérir les bœufs, les gras moutons… Une vie humaine, une fois partie, ne se reconquiert plus.
Un jour vient où la peur, la défaite, la mort des compagnons chéris fait plier l’âme du combattant sous la nécessité. La guerre cesse alors d’être un jeu ou un rêve ; le guerrier comprend enfin qu’elle existe réellement.
A force d’être aveugle, le destin établit une sorte de justice, aveugle elle aussi, qui punit les hommes armés, de la peine du talion ; l’Iliade l’a formulée longtemps avant l’Évangile, et presque dans les mêmes termes : Arès est équitable, et il tue ceux qui tuent.
Achille, quand il jouit de voir fuir les misérables Grecs, peut-il penser que cette fuite, qui durera et finira selon sa volonté, va faire perdre la vie à son ami et à lui-même ? C’est ainsi que ceux à qui la force est prêtée par le sort périssent pour y trop compter.
Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd’hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs.
La valeur contribue moins à déterminer la victoire que le destin aveugle, représenté par la balance d’or de Zeus : A ce moment Zeus le père déploya sa balance en or. Il y plaça deux sorts de la mort qui fauche tout, Un pour les Troyens dompteurs de chevaux, un pour les Grecs bardés d’airain.
Deux tonneaux se trouvent placés au seuil de Zeus, Où sont les dons qu’il donne, mauvais dans l’un, bons dans l’autre… A qui il fait des dons funestes, il l’expose aux outrages ; L’affreux besoin le chasse au travers de la terre divine ; Il erre et ne reçoit d’égards ni des hommes ni des dieux.
Il dit. L’autre, songeant à son père, désira le pleurer ; Le prenant par le bras, il poussa un peu le vieillard. Tous deux se souvenaient, l’un d’Hector tueur d’hommes, Et il fondait en larmes aux pieds d’Achille, contre la terre ; Mais Achille, lui, pleurait son père, et par moments aussi Patrocle ; leurs sanglots emplissaient la demeure.
Mais quand le désir de boire et de manger fut apaisé, Alors le Dardanien Priam se prit à admirer Achille, Combien il était grand et beau ; il avait le visage d’un dieu. Et à son tour le Dardanien Priam fut admiré d’Achille Qui regardait son beau visage et qui écoutait sa parole. Et lorsqu’ils se furent rassasiés de s’être contemplés l’un l’autre…
Les Hébreux voyaient dans le malheur le signe du péché et par suite un motif légitime de mépris ; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de l’Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l’épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job.
Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour une autre Et tu porteras l’eau de la Messéis ou l’Hypérée, Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité. L’enfant héritier du sceptre royal le subira : Elles sans doute s’en iront au fond des vaisseaux creux, Moi parmi elles ; toi, mon enfant, ou avec moi Tu me suivras et tu feras d’avilissants travaux, Peinant aux yeux d’un maître sans douceur…
Mais je pense moins à la douleur qui se prépare pour les Troyens, Et à Hécube elle-même, et à Priam le roi, Et à mes frères qui, si nombreux et si braves, Tomberont dans la poussière sous les coups des ennemis, Qu’à toi, quand l’un des Grecs à la cuirasse d’airain Te traînera toute en larmes, t’ôtant la liberté. Mais moi, que je sois mort et que la terre m’ait recouvert Avant que je t’entende crier, que je te voie traînée
La pensée de la mort ne peut pas être soutenue, sinon par éclairs, dès qu’on sent que la mort est en effet possible. Il est vrai que tout homme est destiné à mourir, et qu’un soldat peut vieillir parmi les combats ; mais pour ceux dont l’âme est soumise au joug de la guerre, le rapport entre la mort et l’avenir n’est pas le même que pour les autres hommes. Pour les autres la mort est une limite imposée d’avance à l’avenir ; pour eux elle est l’avenir même, l’avenir que leur assigne leur profession.
Elle criait à ses servantes aux beaux cheveux par la demeure De mettre auprès du feu un grand trépied, afin qu’il y eût Pour Hector un bain chaud au retour du combat. La naïve ! Elle ne savait pas que bien loin des bains chauds Le bras d’Achille l’avait soumis, à cause d’Athèna aux yeux verts., Certes, il était loin des bains chauds, le malheureux. Il n’était pas le seul. Presque toute l’Iliade se passe loin des bains chauds. Presque toute la vie humaine s’est toujours passée loin des bains chauds.
L’Évangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l’Iliade en est la première ; l’esprit de la Grèce s’y laisse voir non seulement en ce qu’il y est ordonné de rechercher à l’exclusion de tout autre bien « le royaume et la justice de notre Père céleste », mais aussi en ce que la misère humaine y est exposée, et cela chez un être divin en même temps qu’humain. Les récits de la Passion montrent qu’un esprit divin, uni à la chair, est altéré par le malheur, tremble devant la souffrance et la mort, se sent, au fond de la détresse, séparé des hommes et de Dieu.
Car même Niobé aux beaux cheveux a songé à manger, Elle à qui douze enfants dans sa maison périrent, Six filles et six fils à la fleur de leur âge. Eux, Apollon les tua avec son arc d’argent Dans sa colère contre Niobé ; elles, Artémis qui aime les flèches. C’est qu’elle s’était égalée à Lèto aux belles joues, Disant « elle a deux enfants ; moi, j’en ai enfanté beaucoup ». Et ces deux, quoiqu’ils ne fussent que deux, les ont fait tous mourir. Eux neuf jours furent gisants dans la mort ; nul ne vint Les enterrer. Les gens étaient devenus des pierres par le vouloir de Zeus. Et eux le dixième jour furent ensevelis par les dieux du ciel. Mais elle a songé à manger, quand elle fut fatiguée des larmes. On n’a jamais exprimé avec tant d’amertume la misère de l’homme, qui le rend même incapable de sentir sa misère.
Ce châtiment d’une rigueur géométrique, qui punit automatiquement l’abus de la force, fut l’objet premier de la méditation chez les Grecs. Il constitue l’âme de l’épopée ; sous le nom de Némésis, il est le ressort des tragédies d’Eschyle ; les Pythagoriciens, Socrate, Platon, partirent de là pour penser l’homme et l’univers. La notion en est devenue familière partout où l’hellénisme a pénétré. C’est cette notion grecque peut-être qui subsiste, sous le nom de kharma, dans des pays d’Orient imprégnés de bouddhisme ; mais l’Occident l’a perdue et n’a plus même dans aucune de ses langues de mot pour l’exprimer ; les idées de limite, de mesure, d’équilibre, qui devraient déterminer la conduite de la vie, n’ont plus qu’un emploi servile dans la technique. Nous ne sommes géomètres que devant la matière ; les Grecs furent d’abord géomètres dans l’apprentissage de la vertu. La marche de la guerre, dans l’Iliade, ne consiste qu’en ce jeu de bascule. Le vainqueur du moment