La Plus Belle Histoire du bonheur (Essais) (French Edition) - Guido Percu's Notes
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La Plus Belle Histoire du bonheur (Essais) (French Edition)

📅 May 21, 2026 📁 books đŸŒ±

La Plus Belle Histoire du bonheur (Essais) (French Edition)

Kindle Highlights

précepteur de Néron,

Si l’épicurisme est un art de jouir, le stoĂŻcisme est un art de vouloir.

Ne vivre qu’à la condition de trouver le bonheur, c’est oublier de vivre.

la vie bonne, c’est à la fois la vie la plus heureuse et la vie la plus vertueuse.

La sagesse a ses excĂšs, dira Montaigne, et n’a pas moins besoin de modĂ©ration que la folie.

Tout vrai bonheur suppose un rapport Ă  la vĂ©ritĂ©, car si l’on vit dans le mensonge ou dans l’illusion, on ne connaĂźt que de faux bonheurs, que des bonheurs illusoires.

bonheur, du moins s’il veut ĂȘtre authentique. Tout vrai bonheur suppose un rapport Ă  la vĂ©ritĂ©, car si l’on vit dans le mensonge ou dans l’illusion, on ne connaĂźt que de faux

L’important est de rĂ©ussir, si possible, Ă  devenir un peu plus sage ! Le fait que l’on ne puisse jamais atteindre la sagesse absolue, ce n’est pas une raison pour s’enfermer dans la folie.

La signification actuelle du terme « paradis » n’est venue que plus tard. Elle a glissĂ© progressivement de « lieu d’attente » paisible (et non purgatoire) Ă  « sĂ©jour Ă©ternel » prĂšs de Dieu.

La religion ne propose ni un savoir ni une morale (Kant, esprit libre et moderne, voit bien qu’on n’a pas besoin de croire en Dieu pour faire des sciences, ni pour agir moralement), mais une espĂ©rance.

Le paradis est en nous – Mais la pĂ©riode dite « baroque », qui fut celle de la RĂ©forme catholique, a aussi privilĂ©giĂ© la mystique et l’intĂ©riorisation. D’oĂč la question : l <VocĂȘ alcançou o limite de recortes para este item>

LĂ  encore, on rencontre une typologie, une classification des dĂ©sirs, mais diffĂ©rente de celle d’Épicure. C’est la grande dichotomie stoĂŻcienne : soit vous dĂ©sirez ce qui dĂ©pend de vous, soit vous dĂ©sirez ce qui n’en dĂ©pend pas.

Le bonheur dĂ©pend davantage de la chance que de la discipline personnelle. D’ailleurs, dans son Ă©tymologie, le terme signifie avant tout la « bonne heure », le bon moment. Le bonheur consisterait-il tout simplement Ă  prendre du « bon temps

La vie, dit Montaigne, « doit ĂȘtre elle-mĂȘme Ă  soi sa visĂ©e ». Le but de vivre, c’est vivre. Le plus grand bonheur, c’est l’expĂ©rience d’un moment – on dirait l’éternitĂ© – oĂč la question du sens ne se pose plus, parce que la vie, ici et maintenant, suffit Ă  nous combler.

LucrĂšce, le grand disciple latin d’Épicure, l’a merveilleusement exprimé : « Tant que demeure Ă©loignĂ© l’objet de nos dĂ©sirs, il nous semble supĂ©rieur Ă  tout le reste ; est-il Ă  nous, que nous dĂ©sirons autre chose, et la mĂȘme soif de la vie nous tient toujours en haleine


la seule mention du « paradis » dans les Évangiles est la parole de JĂ©sus au « bon larron » : « Aujourd’hui mĂȘme tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23,43). Elle annonce au « bon larron » qu’il sera, dĂšs aprĂšs sa mort, avec JĂ©sus dans le lieu oĂč les justes attendent la rĂ©surrection.

Les seuls dĂ©sirs absolument bons sont les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires, qu’ils soient nĂ©cessaires Ă  la vie elle-mĂȘme (manger, boire), au bien-ĂȘtre du corps (avoir des vĂȘtements et un toit) ou au bien-ĂȘtre de l’ñme, c’est-Ă -dire au bonheur (c’est le cas de l’amitiĂ© et de la philosophie).

En fait, l’épicurisme est un paradoxe, puisqu’il est Ă  la fois un hĂ©donisme (du grec hĂȘdonĂȘ, plaisir) et un ascĂ©tisme. Mais ce n’est pas une contradiction : pour Épicure, il s’agit bien de jouir le plus possible, de souffrir le moins possible, mais pour cela d’apprendre Ă  limiter ses dĂ©sirs.

Kant a bien vu que l’épicurisme et le stoĂŻcisme sont deux thĂ©ories du souverain bien, c’est-Ă -dire de l’harmonie du bonheur et de la vertu, mais selon deux hiĂ©rarchies ou genĂšses inversĂ©es : pour les Ă©picuriens, c’est le bonheur qui fait la vertu ; pour les stoĂŻciens, c’est la vertu qui fait le bonheur.

Sans amis, disait Aristote, personne ne choisirait de vivre. » C’est une phrase, chez cet immense gĂ©nie, que je trouve bouleversante (il faut rappeler que philia, qu’on traduit ordinairement par « amitié », vaut pour tout amour qui ne manque pas de son objet, y compris au sein du couple ou de la famille). Celui

Cet Ă©tat est celui que JĂ©sus dĂ©crit dans les « BĂ©atitudes », une maniĂšre de manifeste du bonheur, d’annonce de lendemains qui chantent : « Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolĂ©s. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiĂ©s [
]. Heureux les cƓurs purs : ils verront Dieu » (Mt 5,3-8).

C’est pourquoi j’ai parlĂ©, dĂšs mon premier livre (intitulĂ© TraitĂ© du dĂ©sespoir et de la bĂ©atitude), d’une sagesse du dĂ©sespoir. L’espoir nous enferme dans le manque : nous voilĂ  sĂ©parĂ©s du bonheur par l’espĂ©rance mĂȘme qui le poursuit ! La sagesse consiste Ă  ne plus espĂ©rer le bonheur ; c’est la seule façon de le vivre.

Ce dĂ©sir-lĂ  n’est pas manque mais puissance. C’est le dĂ©sir non plus selon Platon, mais selon Spinoza : puissance de jouir et jouissance en puissance ! Il n’est pas difficile de voir de quel cĂŽtĂ© est le bonheur : pas du cĂŽtĂ© du manque, mais du cĂŽtĂ© de la puissance et de la joie – pas du cĂŽtĂ© de Platon, mais du cĂŽtĂ© de Spinoza.

Tel est le sens de la formule de SĂ©nĂšque, dans une Lettre Ă  Lucilius : « Quand tu auras dĂ©sappris Ă  espĂ©rer, je t’apprendrai Ă  vouloir. » Quand tu auras dĂ©sappris Ă  dĂ©sirer ce qui ne dĂ©pend pas de toi, ce qui te voue Ă  l’esclavage et au malheur, je t’apprendrai Ă  dĂ©sirer ce qui en dĂ©pend, ce qui te voue Ă  la libertĂ© et au bonheur.

La philosophie, pour Épicure, est comme une rationalisation de la prudence. Il s’agit de vivre le plus intelligemment possible, afin de jouir le mieux possible. Pour ce faire, Épicure propose une classification des dĂ©sirs, en trois catĂ©gories : certains dĂ©sirs sont naturels et nĂ©cessaires, d’autres sont naturels sans ĂȘtre nĂ©cessaires, d’autres enfin ne sont ni naturels ni nĂ©cessaires.

Bref, il s’agit de remplacer le dĂ©sir de ne pas mourir, comme vous disiez, par le dĂ©sir – trĂšs naturel et trĂšs nĂ©cessaire – de vivre. Épicure est le contraire d’un nihiliste. Nous aimons la vie, constate-t-il dans la Lettre Ă  MĂ©nĂ©cĂ©e, et celui qui prĂ©tend qu’il vaudrait mieux ĂȘtre mort ou n’ĂȘtre pas nĂ© se rĂ©fute lui-mĂȘme, tant qu’il ne se suicide pas. Art de jouir, art du bonheur, l’épicurisme est d’abord et surtout un art de vivre.

La question est alors de savoir si ce qui nous meut est la recherche du bonheur ou la quĂȘte du pouvoir. Ce pourrait ĂȘtre les deux. Il me semble que si Hobbes a malheureusement le plus souvent raison quant Ă  l’homme, c’est Épicure qui a raison quant au bonheur. L’anthropologie hobbessienne est plus vraie ; l’éthique Ă©picurienne, plus juste. S’il faut choisir, et il le faut parfois, pensons donc avec Hobbes, et vivons plutĂŽt avec Épicure


Adversaires de cette philosophie du plaisir, et mĂȘme d’un plaisir contrĂŽlĂ© comme le dĂ©fend Épicure, les stoĂŻciens, pour leur part, prĂŽnent un bonheur moral ou dans la morale : nous ne sommes jamais aussi heureux que lorsque nous faisons le bien et agissons vertueusement. Il nous faut donc non pas modĂ©rer nos plaisirs mais les supprimer, non pas rechercher des plaisirs simples mais fuir tous les plaisirs, qui tous, sans exception, sont nocifs.

La Vierge devient alors la reine du ciel, l’impĂ©ratrice du bonheur Ă©ternel. – Oui. Cela est particuliĂšrement vrai de la peinture du XVe siĂšcle : tout ce qui se fait de plus beau chez les couturiers de l’Occident est mis sur les Ă©paules des habitants de la cour cĂ©leste et tout particuliĂšrement de Marie. À cette explosion de couleurs et de soieries s’ajoute alors un Ă©lĂ©ment nouveau, liĂ© au progrĂšs de notre civilisation : la prĂ©sence des anges chanteurs et musiciens.

Le mot « paradis » est un vieux terme persan, pari-daiza, qui est par la suite devenu paradeisos en grec. Il renvoie Ă  l’idĂ©e d’un jardin entourĂ© de murailles le protĂ©geant contre les vents brĂ»lants du dĂ©sert. Cette image du bonheur est venue tout naturellement sous la plume d’hommes qui vivaient dans des rĂ©gions trĂšs sĂšches : ils ont imaginĂ© le bonheur dans un endroit vert, avec abondance d’eau, de fleurs et de vĂ©gĂ©tation – tel est donc le sens premier du mot « paradis

La rĂ©volution qu’effectue Kant consiste Ă  ne pas soumettre la morale Ă  la religion, comme on le faisait traditionnellement, mais bien plutĂŽt Ă  soumettre la religion Ă  la morale. Ce n’est pas parce que nous croyons en Dieu que nous agissons bien ; c’est parce que nous agissons bien que nous pouvons avoir, par ailleurs, l’espĂ©rance d’une vie heureuse aprĂšs la mort. C’est peut-ĂȘtre la vraie rĂ©volution kantienne : ce n’est plus la religion qui fonde la morale, c’est la morale qui fonde la religion.

Le paradis, selon le Christ, n’est donc pas un lieu mais un Ă©tat
 – Si l’on s’en tient aux Évangiles, le Christ n’a jamais dĂ©crit ce que nous appelons le « paradis ». Lorsqu’il entend dĂ©signer l’au-delĂ  promis aux justes, il emploie l’expression de « royaume des cieux ». Et il n’a pas davantage dĂ©crit ce royaume. Il ne l’a mĂȘme pas Ă©voquĂ© comme un lieu, mais bien plutĂŽt comme une « situation », au sens presque sartrien du terme, qui signifie l’état dans lequel un homme se trouve impliquĂ© et engagĂ©.

C’est le dĂ©sir selon Platon : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilĂ  les objets du dĂ©sir et de l’amour  » Heureusement que ce n’est pas toujours le cas. L’expĂ©rience Ă©rotique est Ă  cet Ă©gard l’une des plus claires. DĂ©sirer celui ou celle que l’on n’a pas, c’est faire l’expĂ©rience du manque, de la frustration, du vide. Mais dĂ©sirer celui ou celle qui est lĂ , qui se donne, avec qui l’on fait l’amour, c’est au contraire expĂ©rimenter une prĂ©sence, une puissance, une plĂ©nitude.

Faites l’expĂ©rience, comme vous y convie Pascal : installez-vous dans votre chambre, restez-y vingt-quatre heures sans rien faire, et vous constaterez que le simple fait d’ĂȘtre ne suffit pas au bonheur, mais conduit au contraire Ă  l’ennui, Ă  l’angoisse, Ă  l’insatisfaction, Ă  la tristesse
 Le bonheur n’est pas dans l’avoir, mais il n’est pas non plus dans l’ĂȘtre. Il est dans l’agir : l’homme ne peut jouir vraiment que de ce qu’il fait. Le seul bonheur humain est un bonheur en acte, un bonheur dans l’action.

dĂ©sespoir heureux, ou un bonheur dĂ©sespĂ©rĂ©, ce que j’appelle un gai dĂ©sespoir. C’est mĂȘme le seul bonheur qui me paraisse, hors la foi, concevable. On n’espĂšre que ce qu’on n’a pas. Si nous espĂ©rons le bonheur, c’est que nous ne sommes pas heureux. À l’inverse, celui qui serait pleinement heureux n’aurait plus rien Ă  espĂ©rer : c’est ce qu’on appelle la sagesse. Bonheur et dĂ©sespoir peuvent donc – et doivent, pour l’athĂ©e – aller ensemble : tant que j’espĂšre le bonheur, je ne suis pas heureux ; lorsque je suis heureux, je n’ai plus rien Ă  espĂ©rer.

La sagesse Ă©picurienne est une sagesse de la vie, fondĂ©e sur l’idĂ©e simple et forte que la mort, c’est le nĂ©ant. Avoir peur de la mort, c’est donc n’avoir peur de rien – ce qui, pour Épicure, est l’absurditĂ© mĂȘme. Pour nous, les modernes, « avoir peur de rien », ce serait plutĂŽt la dĂ©finition mĂȘme de l’angoisse (Ă  la diffĂ©rence de la crainte, qui est la peur de quelque chose). Mais l’épicurisme peut aussi ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une thĂ©rapie de l’angoisse, donc de la peur de la mort, dont LucrĂšce fait dĂ©pendre la plupart de nos passions : elles ne sont rien d’autre, explique-t-il, que des tentatives pour fuir la peur de la mort.

Quant aux dĂ©sirs qui sont naturels sans ĂȘtre nĂ©cessaires, par exemple le dĂ©sir sexuel, les dĂ©sirs esthĂ©tiques ou gastronomiques, il n’y a pas lieu d’y renoncer totalement ; mais il faut veiller Ă  ne pas en ĂȘtre esclave. Il faut jouir de leurs objets, quand ils sont lĂ , sans en avoir besoin pour ĂȘtre heureux. Si une femme ou un homme s’offre Ă  vous, ou si l’on vous convie Ă  un bon repas, il n’y a pas de raison de dire non. L’essentiel est de ne pas faire dĂ©pendre votre bonheur de la satisfaction de ces dĂ©sirs ; car il n’est pas certain qu’il y aura toujours une femme ou un homme pour vous satisfaire, ni que vous aurez toujours les moyens de faire de bons repas.

La JĂ©rusalem cĂ©leste – AprĂšs sa reprĂ©sentation sous forme de jardin, on a associĂ© le paradis Ă  une citĂ© idĂ©ale, la JĂ©rusalem cĂ©leste. – Ce fut en effet une autre façon d’imaginer le paradis. Cette reprĂ©sentation de la JĂ©rusalem cĂ©leste remonte, en deçà de saint Augustin, Ă  ÉzĂ©chiel et surtout Ă  l’Apocalypse. C’est la citĂ© « dĂ©finitive ». L’auteur de l’Apocalypse Ă©crit au chapitre 21 : « La citĂ© sainte, la JĂ©rusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel d’auprĂšs de Dieu, comme une Ă©pouse parĂ©e pour son Ă©poux [
]. Elle brillait de la gloire mĂȘme de Dieu. Son Ă©clat rappelait une pierre prĂ©cieuse, comme une pierre d’un jaspe cristallin. Elle avait d’épais et hauts remparts [
].

Vous savez que Kant rĂ©sume le champ de la philosophie en trois grandes questions : « Que puis-je savoir ? » « Que dois-je faire ? » « Que m’est-il permis d’espĂ©rer ? » La premiĂšre, « Que puis-je savoir ? », c’est la question thĂ©orique, celle des limites et des conditions de la connaissance : Kant lui consacre la Critique de la raison pure. La deuxiĂšme, « Que dois-je faire ? », c’est la question morale : Kant lui consacre la Critique de la raison pratique. La troisiĂšme, « Que m’est-il permis d’espĂ©rer ? », c’est la question religieuse. On s’attendrait Ă  ce qu’il en parle dans son troisiĂšme grand Ɠuvre, la Critique de la facultĂ© de juger. Mais la vĂ©ritĂ©, c’est qu’il en parle dans les trois ouvrages !

C’est en ce sens qu’il faut interprĂ©ter l’ÉpĂźtre aux HĂ©breux (He 9,11) qui qualifie le Christ de « grand prĂȘtre du bonheur qui vient ». JĂ©sus est le passeur par qui l’on accĂ©dera au bonheur de l’au-delĂ . C’est lui qui en ouvre les portes. – JĂ©sus ouvre les portes du bonheur dĂ©finitif parce qu’il vainc l’ennemi hĂ©rĂ©ditaire de l’homme qu’est la mort
 – Oui. Le Christ conduit au bonheur parce qu’il est victorieux du mal et de la mort. Il convient ici de souligner une originalitĂ© du christianisme par rapport au judaĂŻsme. Bien que nĂ© du judaĂŻsme, le christianisme a affirmĂ© « la rĂ©surrection de la chair » qui n’était qu’à l’état d’ébauche dans le judaĂŻsme ancien, oĂč la croyance en la vie Ă©ternelle a Ă©tĂ© tardive.

Pour Épicure, il s’agit de privilĂ©gier les dĂ©sirs qui peuvent ĂȘtre satisfaits presque Ă  coup sĂ»r, Ă  savoir les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires. Pour les stoĂŻciens aussi, en un sens, il faut privilĂ©gier les dĂ©sirs qui peuvent ĂȘtre satisfaits Ă  coup sĂ»r. Mais ce ne sont pas les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires : le premier tyran venu peut m’empĂȘcher de manger ou de boire
 Les seuls dĂ©sirs dont la satisfaction est garantie, ce sont les dĂ©sirs dont la satisfaction dĂ©pend de nous, c’est-Ă -dire les dĂ©sirs qui peuvent faire l’objet d’une volontĂ©. Vous avez de l’eau ? Vous pouvez vouloir boire. Mais si l’eau fait dĂ©faut ? Alors vous pouvez espĂ©rer boire (c’est-Ă -dire dĂ©sirer ce qui ne dĂ©pend pas de vous, ce pour quoi le sage, lui, n’espĂšre rien), mais point le vouloir. Le sage, dans cette circonstance inconfortable, se contente non pas de vouloir la soif, comme on le croit parfois (la soif ne dĂ©pend pas de lui), mais de vouloir la supporter dignement, ce qu’il fait en effet.

Je rappelle que le premier sens du mot « paradis » vient de la GenĂšse oĂč il dĂ©signait exclusivement un jardin merveilleux et terrestre, et c’est bien ainsi que l’entendent saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, dans la Somme thĂ©ologique. Or ce jardin Ă©tait Ă©voquĂ© comme un lieu perdu, et nous avons ainsi longtemps vĂ©cu dans la nostalgie de ce paradis perdu. Dans l’état actuel des connaissances, le premier texte chrĂ©tien oĂč le bonheur dans l’au-delĂ  est Ă©voquĂ© comme une Ă©ternitĂ© dans un jardin de dĂ©lices remonte au IIIe siĂšcle. Il a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© dans l’entourage de saint Cyprien. Le « lieu du Christ, lieu de grĂące » y est dĂ©crit comme « une terre luxuriante dont les champs verdoyants se couvrent de plantes nourriciĂšres et gardent intactes des fleurs parfumĂ©es ». La magnifique mosaĂŻque de saint Apollinaire in classe, Ă  Ravenne, datant du VIe siĂšcle de notre Ăšre, tĂ©moigne Ă©galement d’une telle conception : on y voit, au-dessous d’une Croix symbolisant la Transfiguration, une vaste prairie verdoyante, plantĂ©e d’arbres majestueux, avec de hautes herbes, des fleurs, des oiseaux blancs et des moutons. Il s’agit de la plus grande prairie paradisiaque de l’art chrĂ©tien, qui reprĂ©sente bien Ă©videmment l’au-delĂ , avec des brebis y symbolisant les Ă©lus.

La troisiĂšme voie d’Aristote – Cette sagesse d’Aristote est une position moyenne, un « juste milieu », qui correspond mieux Ă  la nature humaine : le bonheur dĂ©pend de nous et de nos vertus, mais il dĂ©pend aussi des biens matĂ©riels et intellectuels
 – Aristote remplacerait le « ou » Ă©picurien ou stoĂŻcien par un « et ». Ou c’est un dĂ©sir naturel et nĂ©cessaire, ou ça ne l’est pas ; ou cela dĂ©pend de toi, ou cela n’en dĂ©pend pas ; telles sont les matrices des sagesses Ă©picurienne et stoĂŻcienne. Pour Aristote, tous ces dĂ©sirs font partie de la vie humaine, donc aussi du bonheur : il faut les accepter les uns et les autres. Pour Aristote aussi, la sagesse est un art de vivre heureux ; mais il voit bien qu’il y a dans notre bonheur des Ă©lĂ©ments qui ne dĂ©pendent pas de nous, que certes, pour ĂȘtre heureux, je dois ĂȘtre vertueux, libre, « prendre ma vie en main », mais qu’en mĂȘme temps j’ai besoin de ne pas vivre dans la misĂšre ou le dĂ©shonneur, d’avoir des amis, d’ĂȘtre en bonne santĂ©, que ma patrie ne subisse pas l’oppression ou la guerre civile – toutes choses qui ne dĂ©pendent pas de moi, ou qui n’en dĂ©pendent que trĂšs partiellement. PrĂ©tendre qu’on puisse ĂȘtre heureux sous la torture, comme le voulait Socrate, comme le voudront les stoĂŻciens et les Ă©picuriens, c’est « parler pour ne rien dire », constate Aristote.

L’image qui nous vient spontanĂ©ment pour Ă©voquer le paradis, ce lieu du bonheur Ă©ternel, c’est plus un ciel peuplĂ© d’anges qu’une JĂ©rusalem Ă©ternelle
 – Au cours des Ăąges, les artistes ont enrichi l’univers paradisiaque, d’abord en brodant autour des deux thĂšmes de la JĂ©rusalem cĂ©leste et du jardin des dĂ©lices, mais ensuite en insistant de plus en plus sur la figure de Marie, reine des cieux. La piĂ©tĂ© mariale a permis d’étoffer considĂ©rablement l’iconographie paradisiaque, notamment Ă  partir du thĂšme de l’Assomption, qui est le transport par les anges du corps de la Vierge au paradis. La reprĂ©sentation du bonheur Ă©ternel fut ainsi liĂ©e Ă  celle de Marie, Ă  la fois vierge et mĂšre, adoucie et embellie Ă  l’image de la femme parfaite. Certes, un nombre important d’évocations paradisiaques furent limitĂ©es Ă  la scĂšne du Jugement dernier, selon une organisation codifiĂ©e : d’un cĂŽtĂ©, les Ă©lus qui, bien sagement, montaient vers le paradis ; de l’autre, les dĂ©mons, qui se livraient Ă  une farandole infernale et pittoresque autour des damnĂ©s. Mais il faut dĂ©passer cette mĂ©taphore rĂ©ductrice car le jardin paradisiaque apparaĂźt comme un lieu de sĂ©rĂ©nitĂ© et de beauté ; et, dans la JĂ©rusalem cĂ©leste, on ne trouve pas de reprĂ©sentation du malheur et de la damnation. En outre, la piĂ©tĂ© mariale a modifiĂ© l’atmosphĂšre du paradis. Enfin la monarchie naissante, avec ses rites et sa cour, a induit d’autres reprĂ©sentations : celles de la cour cĂ©leste. Marie, parĂ©e de vĂȘtements somptueux, apparaĂźt de plus en plus souvent au milieu de la cour cĂ©leste, constituĂ©e par les anges et les saints.

Évoquons d’abord Aristote. Tout ĂȘtre tend vers son bien, explique-t-il dans l’Éthique Ă  Nicomaque, et le bonheur est le bien de l’homme. Il est le dĂ©sirable absolu, le souverain bien, c’est-Ă -dire Ă  la fois le bien le plus grand et le bien ultime. Quoi qu’on fasse, on le fait au bout du compte pour ĂȘtre heureux, ou pour se rapprocher du bonheur : le bonheur est le but que nous visons, en vue duquel tous nos autres buts (par exemple l’argent ou le pouvoir) ne sont que des moyens. Le bonheur, lui, n’est le moyen d’aucune fin. Comment dĂ©finir son contenu ? De deux façons diffĂ©rentes : par une vie conforme Ă  la vertu (c’est le bonheur ordinaire, celui des braves gens), ou par la contemplation (c’est le bonheur des sages ou des mystiques), les deux bien sĂ»r ne s’excluant pas, mais exprimant plutĂŽt deux dimensions – l’une mortelle, l’autre immortelle – du bonheur. Il faut d’ailleurs reconnaĂźtre Ă  Aristote ce mĂ©rite, car c’en est un, d’avoir vu que le bonheur, dans ces deux dimensions, n’allait pas sans une part de chance : il suppose un certain nombre de conditions – Ă  la fois sociales et individuelles – favorables. Ce mĂ©lange d’humilitĂ© et de luciditĂ© me paraĂźt trĂšs caractĂ©ristique du gĂ©nie, toujours si plein d’humanitĂ©, d’Aristote. Les Ă©picuriens et les stoĂŻciens, confrontĂ©s, il est vrai, Ă  une pĂ©riode historique plus troublĂ©e, viseront plus haut, du moins en apparence. Ils essaieront d’inventer une sagesse pour temps de catastrophe, dont les disciples ne demanderaient rien d’autre, au hasard ou au destin, que d’ĂȘtre assez intelligents pour pouvoir philosopher
 Aristote peut sembler moins ambitieux. C’est peut-ĂȘtre qu’il est plus lucide.