La Plus Belle Histoire du bonheur (Essais) (French Edition)
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précepteur de Néron,
Si lâĂ©picurisme est un art de jouir, le stoĂŻcisme est un art de vouloir.
Ne vivre quâĂ la condition de trouver le bonheur, câest oublier de vivre.
la vie bonne, câest Ă la fois la vie la plus heureuse et la vie la plus vertueuse.
La sagesse a ses excĂšs, dira Montaigne, et nâa pas moins besoin de modĂ©ration que la folie.
Tout vrai bonheur suppose un rapport Ă la vĂ©ritĂ©, car si lâon vit dans le mensonge ou dans lâillusion, on ne connaĂźt que de faux bonheurs, que des bonheurs illusoires.
bonheur, du moins sâil veut ĂȘtre authentique. Tout vrai bonheur suppose un rapport Ă la vĂ©ritĂ©, car si lâon vit dans le mensonge ou dans lâillusion, on ne connaĂźt que de faux
Lâimportant est de rĂ©ussir, si possible, Ă devenir un peu plus sage ! Le fait que lâon ne puisse jamais atteindre la sagesse absolue, ce nâest pas une raison pour sâenfermer dans la folie.
La signification actuelle du terme « paradis » nâest venue que plus tard. Elle a glissĂ© progressivement de « lieu dâattente » paisible (et non purgatoire) à « sĂ©jour Ă©ternel » prĂšs de Dieu.
La religion ne propose ni un savoir ni une morale (Kant, esprit libre et moderne, voit bien quâon nâa pas besoin de croire en Dieu pour faire des sciences, ni pour agir moralement), mais une espĂ©rance.
Le paradis est en nous â Mais la pĂ©riode dite « baroque », qui fut celle de la RĂ©forme catholique, a aussi privilĂ©giĂ© la mystique et lâintĂ©riorisation. DâoĂč la question : l <VocĂȘ alcançou o limite de recortes para este item>
LĂ encore, on rencontre une typologie, une classification des dĂ©sirs, mais diffĂ©rente de celle dâĂpicure. Câest la grande dichotomie stoĂŻcienne : soit vous dĂ©sirez ce qui dĂ©pend de vous, soit vous dĂ©sirez ce qui nâen dĂ©pend pas.
Le bonheur dĂ©pend davantage de la chance que de la discipline personnelle. Dâailleurs, dans son Ă©tymologie, le terme signifie avant tout la « bonne heure », le bon moment. Le bonheur consisterait-il tout simplement Ă prendre du « bon temps
La vie, dit Montaigne, « doit ĂȘtre elle-mĂȘme Ă soi sa visĂ©e ». Le but de vivre, câest vivre. Le plus grand bonheur, câest lâexpĂ©rience dâun moment â on dirait lâĂ©ternitĂ© â oĂč la question du sens ne se pose plus, parce que la vie, ici et maintenant, suffit Ă nous combler.
LucrĂšce, le grand disciple latin dâĂpicure, lâa merveilleusement exprimé : « Tant que demeure Ă©loignĂ© lâobjet de nos dĂ©sirs, il nous semble supĂ©rieur Ă tout le reste ; est-il Ă nous, que nous dĂ©sirons autre chose, et la mĂȘme soif de la vie nous tient toujours en haleineâŠ
la seule mention du « paradis » dans les Ăvangiles est la parole de JĂ©sus au « bon larron » : « Aujourdâhui mĂȘme tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23,43). Elle annonce au « bon larron » quâil sera, dĂšs aprĂšs sa mort, avec JĂ©sus dans le lieu oĂč les justes attendent la rĂ©surrection.
Les seuls dĂ©sirs absolument bons sont les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires, quâils soient nĂ©cessaires Ă la vie elle-mĂȘme (manger, boire), au bien-ĂȘtre du corps (avoir des vĂȘtements et un toit) ou au bien-ĂȘtre de lâĂąme, câest-Ă -dire au bonheur (câest le cas de lâamitiĂ© et de la philosophie).
En fait, lâĂ©picurisme est un paradoxe, puisquâil est Ă la fois un hĂ©donisme (du grec hĂȘdonĂȘ, plaisir) et un ascĂ©tisme. Mais ce nâest pas une contradiction : pour Ăpicure, il sâagit bien de jouir le plus possible, de souffrir le moins possible, mais pour cela dâapprendre Ă limiter ses dĂ©sirs.
Kant a bien vu que lâĂ©picurisme et le stoĂŻcisme sont deux thĂ©ories du souverain bien, câest-Ă -dire de lâharmonie du bonheur et de la vertu, mais selon deux hiĂ©rarchies ou genĂšses inversĂ©es : pour les Ă©picuriens, câest le bonheur qui fait la vertu ; pour les stoĂŻciens, câest la vertu qui fait le bonheur.
Sans amis, disait Aristote, personne ne choisirait de vivre. » Câest une phrase, chez cet immense gĂ©nie, que je trouve bouleversante (il faut rappeler que philia, quâon traduit ordinairement par « amitié », vaut pour tout amour qui ne manque pas de son objet, y compris au sein du couple ou de la famille). Celui
Cet Ă©tat est celui que JĂ©sus dĂ©crit dans les « BĂ©atitudes », une maniĂšre de manifeste du bonheur, dâannonce de lendemains qui chantent : « Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolĂ©s. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiĂ©s [âŠ]. Heureux les cĆurs purs : ils verront Dieu » (Mt 5,3-8).
Câest pourquoi jâai parlĂ©, dĂšs mon premier livre (intitulĂ© TraitĂ© du dĂ©sespoir et de la bĂ©atitude), dâune sagesse du dĂ©sespoir. Lâespoir nous enferme dans le manque : nous voilĂ sĂ©parĂ©s du bonheur par lâespĂ©rance mĂȘme qui le poursuit ! La sagesse consiste Ă ne plus espĂ©rer le bonheur ; câest la seule façon de le vivre.
Ce dĂ©sir-lĂ nâest pas manque mais puissance. Câest le dĂ©sir non plus selon Platon, mais selon Spinoza : puissance de jouir et jouissance en puissance ! Il nâest pas difficile de voir de quel cĂŽtĂ© est le bonheur : pas du cĂŽtĂ© du manque, mais du cĂŽtĂ© de la puissance et de la joie â pas du cĂŽtĂ© de Platon, mais du cĂŽtĂ© de Spinoza.
Tel est le sens de la formule de SĂ©nĂšque, dans une Lettre Ă Lucilius : « Quand tu auras dĂ©sappris Ă espĂ©rer, je tâapprendrai Ă vouloir. » Quand tu auras dĂ©sappris Ă dĂ©sirer ce qui ne dĂ©pend pas de toi, ce qui te voue Ă lâesclavage et au malheur, je tâapprendrai Ă dĂ©sirer ce qui en dĂ©pend, ce qui te voue Ă la libertĂ© et au bonheur.
La philosophie, pour Ăpicure, est comme une rationalisation de la prudence. Il sâagit de vivre le plus intelligemment possible, afin de jouir le mieux possible. Pour ce faire, Ăpicure propose une classification des dĂ©sirs, en trois catĂ©gories : certains dĂ©sirs sont naturels et nĂ©cessaires, dâautres sont naturels sans ĂȘtre nĂ©cessaires, dâautres enfin ne sont ni naturels ni nĂ©cessaires.
Bref, il sâagit de remplacer le dĂ©sir de ne pas mourir, comme vous disiez, par le dĂ©sir â trĂšs naturel et trĂšs nĂ©cessaire â de vivre. Ăpicure est le contraire dâun nihiliste. Nous aimons la vie, constate-t-il dans la Lettre Ă MĂ©nĂ©cĂ©e, et celui qui prĂ©tend quâil vaudrait mieux ĂȘtre mort ou nâĂȘtre pas nĂ© se rĂ©fute lui-mĂȘme, tant quâil ne se suicide pas. Art de jouir, art du bonheur, lâĂ©picurisme est dâabord et surtout un art de vivre.
La question est alors de savoir si ce qui nous meut est la recherche du bonheur ou la quĂȘte du pouvoir. Ce pourrait ĂȘtre les deux. Il me semble que si Hobbes a malheureusement le plus souvent raison quant Ă lâhomme, câest Ăpicure qui a raison quant au bonheur. Lâanthropologie hobbessienne est plus vraie ; lâĂ©thique Ă©picurienne, plus juste. Sâil faut choisir, et il le faut parfois, pensons donc avec Hobbes, et vivons plutĂŽt avec ĂpicureâŠ
Adversaires de cette philosophie du plaisir, et mĂȘme dâun plaisir contrĂŽlĂ© comme le dĂ©fend Ăpicure, les stoĂŻciens, pour leur part, prĂŽnent un bonheur moral ou dans la morale : nous ne sommes jamais aussi heureux que lorsque nous faisons le bien et agissons vertueusement. Il nous faut donc non pas modĂ©rer nos plaisirs mais les supprimer, non pas rechercher des plaisirs simples mais fuir tous les plaisirs, qui tous, sans exception, sont nocifs.
La Vierge devient alors la reine du ciel, lâimpĂ©ratrice du bonheur Ă©ternel. â Oui. Cela est particuliĂšrement vrai de la peinture du XVe siĂšcle : tout ce qui se fait de plus beau chez les couturiers de lâOccident est mis sur les Ă©paules des habitants de la cour cĂ©leste et tout particuliĂšrement de Marie. Ă cette explosion de couleurs et de soieries sâajoute alors un Ă©lĂ©ment nouveau, liĂ© au progrĂšs de notre civilisation : la prĂ©sence des anges chanteurs et musiciens.
Le mot « paradis » est un vieux terme persan, pari-daiza, qui est par la suite devenu paradeisos en grec. Il renvoie Ă lâidĂ©e dâun jardin entourĂ© de murailles le protĂ©geant contre les vents brĂ»lants du dĂ©sert. Cette image du bonheur est venue tout naturellement sous la plume dâhommes qui vivaient dans des rĂ©gions trĂšs sĂšches : ils ont imaginĂ© le bonheur dans un endroit vert, avec abondance dâeau, de fleurs et de vĂ©gĂ©tation â tel est donc le sens premier du mot « paradis
La rĂ©volution quâeffectue Kant consiste Ă ne pas soumettre la morale Ă la religion, comme on le faisait traditionnellement, mais bien plutĂŽt Ă soumettre la religion Ă la morale. Ce nâest pas parce que nous croyons en Dieu que nous agissons bien ; câest parce que nous agissons bien que nous pouvons avoir, par ailleurs, lâespĂ©rance dâune vie heureuse aprĂšs la mort. Câest peut-ĂȘtre la vraie rĂ©volution kantienne : ce nâest plus la religion qui fonde la morale, câest la morale qui fonde la religion.
Le paradis, selon le Christ, nâest donc pas un lieu mais un Ă©tat⊠â Si lâon sâen tient aux Ăvangiles, le Christ nâa jamais dĂ©crit ce que nous appelons le « paradis ». Lorsquâil entend dĂ©signer lâau-delĂ promis aux justes, il emploie lâexpression de « royaume des cieux ». Et il nâa pas davantage dĂ©crit ce royaume. Il ne lâa mĂȘme pas Ă©voquĂ© comme un lieu, mais bien plutĂŽt comme une « situation », au sens presque sartrien du terme, qui signifie lâĂ©tat dans lequel un homme se trouve impliquĂ© et engagĂ©.
Câest le dĂ©sir selon Platon : « Ce quâon nâa pas, ce quâon nâest pas, ce dont on manque, voilĂ les objets du dĂ©sir et de lâamourâŠÂ » Heureusement que ce nâest pas toujours le cas. LâexpĂ©rience Ă©rotique est Ă cet Ă©gard lâune des plus claires. DĂ©sirer celui ou celle que lâon nâa pas, câest faire lâexpĂ©rience du manque, de la frustration, du vide. Mais dĂ©sirer celui ou celle qui est lĂ , qui se donne, avec qui lâon fait lâamour, câest au contraire expĂ©rimenter une prĂ©sence, une puissance, une plĂ©nitude.
Faites lâexpĂ©rience, comme vous y convie Pascal : installez-vous dans votre chambre, restez-y vingt-quatre heures sans rien faire, et vous constaterez que le simple fait dâĂȘtre ne suffit pas au bonheur, mais conduit au contraire Ă lâennui, Ă lâangoisse, Ă lâinsatisfaction, Ă la tristesse⊠Le bonheur nâest pas dans lâavoir, mais il nâest pas non plus dans lâĂȘtre. Il est dans lâagir : lâhomme ne peut jouir vraiment que de ce quâil fait. Le seul bonheur humain est un bonheur en acte, un bonheur dans lâaction.
dĂ©sespoir heureux, ou un bonheur dĂ©sespĂ©rĂ©, ce que jâappelle un gai dĂ©sespoir. Câest mĂȘme le seul bonheur qui me paraisse, hors la foi, concevable. On nâespĂšre que ce quâon nâa pas. Si nous espĂ©rons le bonheur, câest que nous ne sommes pas heureux. Ă lâinverse, celui qui serait pleinement heureux nâaurait plus rien Ă espĂ©rer : câest ce quâon appelle la sagesse. Bonheur et dĂ©sespoir peuvent donc â et doivent, pour lâathĂ©e â aller ensemble : tant que jâespĂšre le bonheur, je ne suis pas heureux ; lorsque je suis heureux, je nâai plus rien Ă espĂ©rer.
La sagesse Ă©picurienne est une sagesse de la vie, fondĂ©e sur lâidĂ©e simple et forte que la mort, câest le nĂ©ant. Avoir peur de la mort, câest donc nâavoir peur de rien â ce qui, pour Ăpicure, est lâabsurditĂ© mĂȘme. Pour nous, les modernes, « avoir peur de rien », ce serait plutĂŽt la dĂ©finition mĂȘme de lâangoisse (Ă la diffĂ©rence de la crainte, qui est la peur de quelque chose). Mais lâĂ©picurisme peut aussi ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une thĂ©rapie de lâangoisse, donc de la peur de la mort, dont LucrĂšce fait dĂ©pendre la plupart de nos passions : elles ne sont rien dâautre, explique-t-il, que des tentatives pour fuir la peur de la mort.
Quant aux dĂ©sirs qui sont naturels sans ĂȘtre nĂ©cessaires, par exemple le dĂ©sir sexuel, les dĂ©sirs esthĂ©tiques ou gastronomiques, il nây a pas lieu dây renoncer totalement ; mais il faut veiller Ă ne pas en ĂȘtre esclave. Il faut jouir de leurs objets, quand ils sont lĂ , sans en avoir besoin pour ĂȘtre heureux. Si une femme ou un homme sâoffre Ă vous, ou si lâon vous convie Ă un bon repas, il nây a pas de raison de dire non. Lâessentiel est de ne pas faire dĂ©pendre votre bonheur de la satisfaction de ces dĂ©sirs ; car il nâest pas certain quâil y aura toujours une femme ou un homme pour vous satisfaire, ni que vous aurez toujours les moyens de faire de bons repas.
La JĂ©rusalem cĂ©leste â AprĂšs sa reprĂ©sentation sous forme de jardin, on a associĂ© le paradis Ă une citĂ© idĂ©ale, la JĂ©rusalem cĂ©leste. â Ce fut en effet une autre façon dâimaginer le paradis. Cette reprĂ©sentation de la JĂ©rusalem cĂ©leste remonte, en deçà de saint Augustin, Ă ĂzĂ©chiel et surtout Ă lâApocalypse. Câest la citĂ© « dĂ©finitive ». Lâauteur de lâApocalypse Ă©crit au chapitre 21 : « La citĂ© sainte, la JĂ©rusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel dâauprĂšs de Dieu, comme une Ă©pouse parĂ©e pour son Ă©poux [âŠ]. Elle brillait de la gloire mĂȘme de Dieu. Son Ă©clat rappelait une pierre prĂ©cieuse, comme une pierre dâun jaspe cristallin. Elle avait dâĂ©pais et hauts remparts [âŠ].
Vous savez que Kant rĂ©sume le champ de la philosophie en trois grandes questions : « Que puis-je savoir ? » « Que dois-je faire ? » « Que mâest-il permis dâespĂ©rer ? » La premiĂšre, « Que puis-je savoir ? », câest la question thĂ©orique, celle des limites et des conditions de la connaissance : Kant lui consacre la Critique de la raison pure. La deuxiĂšme, « Que dois-je faire ? », câest la question morale : Kant lui consacre la Critique de la raison pratique. La troisiĂšme, « Que mâest-il permis dâespĂ©rer ? », câest la question religieuse. On sâattendrait Ă ce quâil en parle dans son troisiĂšme grand Ćuvre, la Critique de la facultĂ© de juger. Mais la vĂ©ritĂ©, câest quâil en parle dans les trois ouvrages !
Câest en ce sens quâil faut interprĂ©ter lâĂpĂźtre aux HĂ©breux (He 9,11) qui qualifie le Christ de « grand prĂȘtre du bonheur qui vient ». JĂ©sus est le passeur par qui lâon accĂ©dera au bonheur de lâau-delĂ . Câest lui qui en ouvre les portes. â JĂ©sus ouvre les portes du bonheur dĂ©finitif parce quâil vainc lâennemi hĂ©rĂ©ditaire de lâhomme quâest la mort⊠â Oui. Le Christ conduit au bonheur parce quâil est victorieux du mal et de la mort. Il convient ici de souligner une originalitĂ© du christianisme par rapport au judaĂŻsme. Bien que nĂ© du judaĂŻsme, le christianisme a affirmĂ© « la rĂ©surrection de la chair » qui nâĂ©tait quâĂ lâĂ©tat dâĂ©bauche dans le judaĂŻsme ancien, oĂč la croyance en la vie Ă©ternelle a Ă©tĂ© tardive.
Pour Ăpicure, il sâagit de privilĂ©gier les dĂ©sirs qui peuvent ĂȘtre satisfaits presque Ă coup sĂ»r, Ă savoir les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires. Pour les stoĂŻciens aussi, en un sens, il faut privilĂ©gier les dĂ©sirs qui peuvent ĂȘtre satisfaits Ă coup sĂ»r. Mais ce ne sont pas les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires : le premier tyran venu peut mâempĂȘcher de manger ou de boire⊠Les seuls dĂ©sirs dont la satisfaction est garantie, ce sont les dĂ©sirs dont la satisfaction dĂ©pend de nous, câest-Ă -dire les dĂ©sirs qui peuvent faire lâobjet dâune volontĂ©. Vous avez de lâeau ? Vous pouvez vouloir boire. Mais si lâeau fait dĂ©faut ? Alors vous pouvez espĂ©rer boire (câest-Ă -dire dĂ©sirer ce qui ne dĂ©pend pas de vous, ce pour quoi le sage, lui, nâespĂšre rien), mais point le vouloir. Le sage, dans cette circonstance inconfortable, se contente non pas de vouloir la soif, comme on le croit parfois (la soif ne dĂ©pend pas de lui), mais de vouloir la supporter dignement, ce quâil fait en effet.
Je rappelle que le premier sens du mot « paradis » vient de la GenĂšse oĂč il dĂ©signait exclusivement un jardin merveilleux et terrestre, et câest bien ainsi que lâentendent saint Augustin et saint Thomas dâAquin, dans la Somme thĂ©ologique. Or ce jardin Ă©tait Ă©voquĂ© comme un lieu perdu, et nous avons ainsi longtemps vĂ©cu dans la nostalgie de ce paradis perdu. Dans lâĂ©tat actuel des connaissances, le premier texte chrĂ©tien oĂč le bonheur dans lâau-delĂ est Ă©voquĂ© comme une Ă©ternitĂ© dans un jardin de dĂ©lices remonte au IIIe siĂšcle. Il a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© dans lâentourage de saint Cyprien. Le « lieu du Christ, lieu de grĂące » y est dĂ©crit comme « une terre luxuriante dont les champs verdoyants se couvrent de plantes nourriciĂšres et gardent intactes des fleurs parfumĂ©es ». La magnifique mosaĂŻque de saint Apollinaire in classe, Ă Ravenne, datant du VIe siĂšcle de notre Ăšre, tĂ©moigne Ă©galement dâune telle conception : on y voit, au-dessous dâune Croix symbolisant la Transfiguration, une vaste prairie verdoyante, plantĂ©e dâarbres majestueux, avec de hautes herbes, des fleurs, des oiseaux blancs et des moutons. Il sâagit de la plus grande prairie paradisiaque de lâart chrĂ©tien, qui reprĂ©sente bien Ă©videmment lâau-delĂ , avec des brebis y symbolisant les Ă©lus.
La troisiĂšme voie dâAristote â Cette sagesse dâAristote est une position moyenne, un « juste milieu », qui correspond mieux Ă la nature humaine : le bonheur dĂ©pend de nous et de nos vertus, mais il dĂ©pend aussi des biens matĂ©riels et intellectuels⊠â Aristote remplacerait le « ou » Ă©picurien ou stoĂŻcien par un « et ». Ou câest un dĂ©sir naturel et nĂ©cessaire, ou ça ne lâest pas ; ou cela dĂ©pend de toi, ou cela nâen dĂ©pend pas ; telles sont les matrices des sagesses Ă©picurienne et stoĂŻcienne. Pour Aristote, tous ces dĂ©sirs font partie de la vie humaine, donc aussi du bonheur : il faut les accepter les uns et les autres. Pour Aristote aussi, la sagesse est un art de vivre heureux ; mais il voit bien quâil y a dans notre bonheur des Ă©lĂ©ments qui ne dĂ©pendent pas de nous, que certes, pour ĂȘtre heureux, je dois ĂȘtre vertueux, libre, « prendre ma vie en main », mais quâen mĂȘme temps jâai besoin de ne pas vivre dans la misĂšre ou le dĂ©shonneur, dâavoir des amis, dâĂȘtre en bonne santĂ©, que ma patrie ne subisse pas lâoppression ou la guerre civile â toutes choses qui ne dĂ©pendent pas de moi, ou qui nâen dĂ©pendent que trĂšs partiellement. PrĂ©tendre quâon puisse ĂȘtre heureux sous la torture, comme le voulait Socrate, comme le voudront les stoĂŻciens et les Ă©picuriens, câest « parler pour ne rien dire », constate Aristote.
Lâimage qui nous vient spontanĂ©ment pour Ă©voquer le paradis, ce lieu du bonheur Ă©ternel, câest plus un ciel peuplĂ© dâanges quâune JĂ©rusalem Ă©ternelle⊠â Au cours des Ăąges, les artistes ont enrichi lâunivers paradisiaque, dâabord en brodant autour des deux thĂšmes de la JĂ©rusalem cĂ©leste et du jardin des dĂ©lices, mais ensuite en insistant de plus en plus sur la figure de Marie, reine des cieux. La piĂ©tĂ© mariale a permis dâĂ©toffer considĂ©rablement lâiconographie paradisiaque, notamment Ă partir du thĂšme de lâAssomption, qui est le transport par les anges du corps de la Vierge au paradis. La reprĂ©sentation du bonheur Ă©ternel fut ainsi liĂ©e Ă celle de Marie, Ă la fois vierge et mĂšre, adoucie et embellie Ă lâimage de la femme parfaite. Certes, un nombre important dâĂ©vocations paradisiaques furent limitĂ©es Ă la scĂšne du Jugement dernier, selon une organisation codifiĂ©e : dâun cĂŽtĂ©, les Ă©lus qui, bien sagement, montaient vers le paradis ; de lâautre, les dĂ©mons, qui se livraient Ă une farandole infernale et pittoresque autour des damnĂ©s. Mais il faut dĂ©passer cette mĂ©taphore rĂ©ductrice car le jardin paradisiaque apparaĂźt comme un lieu de sĂ©rĂ©nitĂ© et de beauté ; et, dans la JĂ©rusalem cĂ©leste, on ne trouve pas de reprĂ©sentation du malheur et de la damnation. En outre, la piĂ©tĂ© mariale a modifiĂ© lâatmosphĂšre du paradis. Enfin la monarchie naissante, avec ses rites et sa cour, a induit dâautres reprĂ©sentations : celles de la cour cĂ©leste. Marie, parĂ©e de vĂȘtements somptueux, apparaĂźt de plus en plus souvent au milieu de la cour cĂ©leste, constituĂ©e par les anges et les saints.
Ăvoquons dâabord Aristote. Tout ĂȘtre tend vers son bien, explique-t-il dans lâĂthique Ă Nicomaque, et le bonheur est le bien de lâhomme. Il est le dĂ©sirable absolu, le souverain bien, câest-Ă -dire Ă la fois le bien le plus grand et le bien ultime. Quoi quâon fasse, on le fait au bout du compte pour ĂȘtre heureux, ou pour se rapprocher du bonheur : le bonheur est le but que nous visons, en vue duquel tous nos autres buts (par exemple lâargent ou le pouvoir) ne sont que des moyens. Le bonheur, lui, nâest le moyen dâaucune fin. Comment dĂ©finir son contenu ? De deux façons diffĂ©rentes : par une vie conforme Ă la vertu (câest le bonheur ordinaire, celui des braves gens), ou par la contemplation (câest le bonheur des sages ou des mystiques), les deux bien sĂ»r ne sâexcluant pas, mais exprimant plutĂŽt deux dimensions â lâune mortelle, lâautre immortelle â du bonheur. Il faut dâailleurs reconnaĂźtre Ă Aristote ce mĂ©rite, car câen est un, dâavoir vu que le bonheur, dans ces deux dimensions, nâallait pas sans une part de chance : il suppose un certain nombre de conditions â Ă la fois sociales et individuelles â favorables. Ce mĂ©lange dâhumilitĂ© et de luciditĂ© me paraĂźt trĂšs caractĂ©ristique du gĂ©nie, toujours si plein dâhumanitĂ©, dâAristote. Les Ă©picuriens et les stoĂŻciens, confrontĂ©s, il est vrai, Ă une pĂ©riode historique plus troublĂ©e, viseront plus haut, du moins en apparence. Ils essaieront dâinventer une sagesse pour temps de catastrophe, dont les disciples ne demanderaient rien dâautre, au hasard ou au destin, que dâĂȘtre assez intelligents pour pouvoir philosopher⊠Aristote peut sembler moins ambitieux. Câest peut-ĂȘtre quâil est plus lucide.